Il y a une notion qu’on devrait enseigner massivement aux enfants : les bases de la géopolitique, à savoir la différence entre le hard power et le soft power. La période des croisades et autres djihads l’illustrerait à merveille. Un pays étranger ne procède pas nécessairement à votre invasion pour prendre le contrôle du votre, il peut aussi se débrouiller pour exercer une influence culturelle telle que vous finissez par adopter ses mœurs, ce qui facilite le commerce entre lui et vous. Car des mœurs découlent les lois, et c’est bien plus simple quand tout le monde suit les mêmes lois. Or il est tout de même assez évident qu’en matière de films (mythos, récits) et de science (épistémé) les USA font de leur mieux pour influencer culturellement la planète, dont notre pays.

Ce qui en matière de management des entreprises, avec une impression personnelle que ça a l’air d’avoir commencé dans les années 70, nous sommes devenus comme des cancres s’évertuant à copier la façon de faire de celui qui nous paraît le meilleur élève de la classe. Nous sommes devenu à sa traine. Nous ne sommes plus véritablement nous-mêmes. Cela se produit aussi pour des individus, par exemple travaillant dans une entreprise (au hasard Volkswagen), qui sont entraînés dans un aveuglement de « suiveur » et se mettent à faire des choses sans réaliser qu’elles sont moralement abjectes. Je me demande donc, avec un soupçon de complotisme, quel est le crétin qui a décidé qu’il fallait traduire le mot ‘skill’ par ‘compétence’ ?

Car s’il faut bien donner des noms aux concepts pour pouvoir en parler, cela devient un souci lorsque vous créez des homonymes qui rendent difficile de savoir de quoi vous parlez. Imaginez avoir des enfants jumeaux et les baptiser du même prénom. Je ne sais même pas si c’est permis. Or à la base en français la ‘compétence’ est la « faculté de juger », c’est du domaine d’Emmanuel Kant, et des tribunaux. Tandis que l’anglais ‘skill’ désigne une « special ability or expertise enabling one to perform an activity very well » (source Collins English dictionary). Le mot correct en français est ‘capacité’. On ne peut demander à quelqu’un de faire quelque chose s’il n’est pas en ‘capacité’ de le faire. Par contre si celui-ci est ‘compétent’ il doit se demander si votre requête est acceptable.

Nous voyons donc apparaître, lorsque nous nous servons d’un français correct, qu’il se pose un problème philosophique majeur, une contradiction de sens, entre le Droit du Travail qui impose que la situation de salariat implique un lien de subordination, l’obéissance à une autorité, et qu’on demande aux salariés d’être ‘compétents’ car cela implique qu’ils soient alors indépendants d’un pouvoir qui les contrôlerait. Car comment porter des jugements de valeur sur votre champ d’expertise si vous êtes à la solde d’un despote ou d’un tyran ? Vous serez fatalement enclin à ne pas « l’emmerder », verbe familier dont les antonymes sont ‘plaire’, ‘aider’, et ‘soutenir’.

Or quelle meilleure stratégie, si on imagine qu’il y ait eu une manipulation, que faire disparaître d’une langue le sens d’un mot susceptible « d’emmerdements » en lui donnant un autre sens ? Il y a matière à enquête, à conduire le travail de quelqu’un qui s’estime ‘compétent’ : instruire l’affaire pour voir s’il y a matière à procès, donc à scandale. Et s’il y a bien des types de travaux qui se conduisent dans les entreprises avec une grande discrétion, c’est celles qui nécessitent d’être ‘compétent’. Donc souhaite-t’on véritablement que les salariés soient ‘compétents’ ? J’en doute un peu.

Débarquent alors dans le débat les tenants d’une théorie psychologique américaine en vogue : la Programmation Neuro-Linguistique. Après le sabotage linguistique, nous voilà un bataillon de prédicateurs nous empêchant de reconstruire nos fondations. Je suis effectivement d’accord, pour m’en être rendu compte, qu’il y a une interrelation entre le vocabulaire que l’on connaît et les possibilités cognitives de réflexion, de raisonnement. Par contre si deux personnes qui veulent se mettre d’accord, coopérer ensemble, donnent des sens différents aux mêmes mots, leurs raisonne­ments mutuels vont leur sembler totalement incompréhensibles. Ils vont se croire fous.

Ces « dissonances sémantiques » se produisent spontanément entre gens qui n’exercent pas le même métier, mot qui vient du latin mysterium. Si vous demandez à un directeur d’hôpital et à un plombier ce que signifie pour eux le mot ‘sanitaire’, il va vous falloir un effort d’abstraction pour faire le lien, connaître le sens du mot grec ‘hygiène’, ou le latin ‘sanitas’. Mais il faut alors que ces deux emplois disposent d’un moyen de se réconcilier,que les hôpitaux soient équipés de WC entretenus. Les professionnels sont en général conscients de leur jargon, et ont un « bilinguisme » avec leurs clients profanes.

Mais est-il alors bien prudent, sous l’angle de la citoyenneté, d’aller « chiper » des mots qui relèvent des « mystères » des hommes de loi, avocats, législateurs, magistrats ? Dans un Etat de Droit où la Loi prime sur toutes les volontés individuelles, et où elle est écrite avec des mots qui ne doivent pas présenter d’ambiguïtés, afin que les jugements soient tous rendus avec une égalité de droits devant la loi, est-il permissible de jouer avec leurs sens ? Car dans ce cas la loi devient « mystérieuse » et ouvre une « boite de Pandore » à toutes sortes de comportements qui se croient légaux, justes. Cette « PNL » n’est-elle pas un reflet des principes des « Common Laws » ?

Néanmoins il est vital que les citoyens soient en capacité de compétences, il en va du principe de leur liberté selon la vision qu’en donnait Hobbes : le droit de choisir ce que l’on veut pour soi. Si l’on prend en exemple la scolarité primaire et secondaire, il n’est pas permis aux citoyens enfants d’être compétents pour décider des matières qu’ils désirent étudier. Et la seule compétence laissée à leurs parents est le choix de l’école, en se demandant s’ils ont suffisamment instruit le problème à trancher, s’ils en avaient la capacité. Pour ce que j’en ai vu, seuls les enseignants se jugent compé­tents de ce que l’enfant doit apprendre, et il est donc, par conséquent, leur esclave.

Donc en le ramenant au salariat dans une entreprise, le salarié compétent est en position d’homme libre, mais il peut devenir un emmerdeur s’il n’accepte pas sa soumission, son aliénation.

 

Source : RhInfo