Par Didier Pitelet

A entendre tous les spécialistes du recrutement, les réseaux sociaux sont omniprésents dans leurs stratégies d’embauche ; on ne jure plus que par eux. Deux études passionnantes sont sorties presque simultanément, celle de Deloitte sur la collaboration sociale en Europe et celle réalisée par l’institut Harris Interactiv pour Viadéo et l’ACCE (Association des  agences  conseils  en communication  pour  l’emploi).  Toutes  deux  apportent  un  éclairage  sur  le grand décalage qui existe entre réalité perçue et réalité vécue.
La France de par ses syndromes de surveillance, de méfiance quasi génétiques est le bon dernier en Europe sur l’usage des réseaux sociaux dans l’entreprise : seuls 11% des salariés français ont recours à des outils sociaux pour collaborer contre 18% en moyenne en Europe ( Deloitte). Ces chiffres sont à mettre au regard des 21% de recruteurs qui les  utilisent en France  –  ils sont seulement 26% à être membre d’un réseau social et 8% les utilisent pour recruter-  alors même que ¼ des actifs et 2/3 des cadres sont en veille ou en recherche active selon l’enquête Viadéo/Acce.

La France est championne dans l’écriture de grands principes sur la transparence et la valorisation de l’information et de la non-discrimination ; il n’y a pas une grande entreprise qui n’ait sa charte et qui clame  la  confiance  comme  postulat  de  ses  relations humaines. Mais  dans  les  faits, là  où  le  digital offre une liberté historique d’échange et de partage, il n’y a plus grand monde à OSER.
La sur-médiatisation, mais aussi le coté incontournable des réseaux sociaux dans la vie de tous les jours et les pratiques des mondes numériques placent les entreprises françaises devant leur déficit

de  confiance  en  matière  de  ressources  humaines  et  de  retard  concernant  les  pratiques  de recrutement.
En  recrutement  comme  sur  la  plupart  des  sujets,  l’entreprise  est  débordée,  envahie  par  des interférences exogènes,  elle, qui jusque-là s’estimait maître de son destin et aimait à croire qu’elle faisait la pluie et le beau temps.
Même si les choses bougent très vite, ces études démontrent à quel point il existe un fossé entre les usages  privés  et  professionnels,  entre  les  aspirations collaboratives  personnelles  et professionnelles (le  mail  reste  pour  87%  des  salariés  français  le  premier  support  d’échange  selon Deloitte).  78%  des  actifs  s’informent  et  prennent  des contacts  avec  «  les  êtres  humains  de l’entreprise » (Viadéo/Acce) en se confrontant à la réalité vécue.
Les réseaux sociaux professionnels soulignent une fracture digitale multiple dans notre économie : fracture générationnelle, fracture hiérarchique, fracture technique…

Le  débat  sur  l’usage  ou  non  des  réseaux  sociaux  en  entreprise  est  avant  tout  celui  de  la  culture digitale des organisations professionnelles. L’entreprise telle que nous la connaissons, pyramidale, top-down,  matricielle  dans  certains  cas  est  vouée  à  disparaître  au  profit  d’organisations  fluides, connectées, transversales. L’ère de « la pyramide inversée » s’ouvre à elle avec son lot de remise en question. La culture du changement, typiquement digitale, s’impose face au régime des certitudes et de l’hypocrisie des ressources humaines mues par une fidélité « kleenex ».
On entend partout dans un pays asphyxié comme la France, qu’il faut libérer les énergies, libérer les forces vives en écho à un Etat omni présent et impuissant et qui collectionne les dernières places en matière  d’éducation  et  d’enseignement.  Le  parallèle  est  aisé  entre  l’appareil  d’état  et  les organisations d’entreprises calées sur les mêmes mythes d’une toute puissance top down fondée sur le pouvoir artificiel des statuts et des fonctions. Les entreprises en France  comme l’Entreprise France sont à la croisée des chemins qui impose humilité, clairvoyance et ambition !
Comme l’attestent ces deux études, les réseaux sociaux annoncent de manière caricaturale la fin de l’entreprise  et  du  management  traditionnels  mais  imposent  d’urgence  une  révolution culturelle inédite dans le monde des institutions : être au rendez-vous des aspirations des Citoyens/Salariés et de leur mode de vie. La connaissance partagée, à l’instar des MOOC (Massive Online Open Courses) est à l’origine des nouveaux entrepreneurs et va insuffler l’esprit PME un peu partout.
La culture digitale n’est plus un sujet ; elle est devenue un fait, une évidence, même si cela est loin d’être le cas dans les organisations. Les réseaux sociaux en sont une face émergée qui a le mérite
d’accélérer les prises de conscience.
Derrière la pression de cette mutation s’ouvre le vaste domaine de la pensée et de l’action face au Vivre Ensemble censé distinguer telle ou telle entreprise.  Les Citoyens/Salariés se sont dédouanés de toute subordination face à leur employeur dans leur vie digitale  –  dans le respect du droit pour la plupart-  et font indirectement de cette liberté de parole un élément clé de la réputation de leur entreprise.
L’exemple des Google et autre Facebook qui occupent les premiers rangs des employeurs préférés auprès  des  étudiants  français  alors  même  qu’ils  ne  représentent  pas  grand-chose  en  matière
d’emplois en France en est une démonstration …
Le  fantasme  est  déjà  une  réalité  ;  attention  à  ce  qu’il  ne  devienne  pas  un  cauchemar  pour  les entreprises qui refusent de la regarder en face et de considérer chaque salarié comme un enjeu de réputation.