LA TABLE RONDE

Estelle Morin, Psychologue, Professeure HEC Montréal, spécialiste de la promotion de la santé mentale au travail

Marie-Claude Pelletier, Président Directeur Général du groupe canadien Entreprise en Santé

Pourquoi le Québec a-t-il 20 ans d’avance sur la France ?

Le financement de la santé est différent : pour moitié pris en charge par l’entreprise, pour moitié par le salarié.

Le besoin permanent de recruter, d’attirer des talents implique pour l’entreprise d’être plus attractive que sa voisine : le bien-être au travail est un facteur positif et différenciant.

Les entreprises sont conscientes depuis le début des années 70 de l’intérêt économique de mettre en œuvre une politique de mieux-être au travail, facteur d’amélioration de leur productivité.

Le milieu des affaires et du secteur de la santé se sont très vite mobilisés pour amener des solutions concrètes pour la santé mentale (« Au Québec, on n’a pas peur des mots » dixit Estelle Morin) au travail.

La nécessité de mettre en place des normes apparait très vite afin de mesurer les progrès accomplis par les organisations. « Ce qu’on ne mesure pas, on ne le fait pas », nous dit encore Estelle Morin.

La Norme en Santé au Canada est une approche en santé globale (mentale et physique), une approche préventive, basée sur le volontariat, un mode d’emploi pour guider les entreprises. Cette approche nécessite un engagement de la direction, la mise en place de comités de pilotage, la recherche de données mesurables (absentéisme, turn over, présentéisme, nombre de jours d’arrêts maladie,…) l’identification des priorités, l’évaluation des résultats obtenus. C’est un processus d’amélioration continue et durable. « Les dirigeants d’entreprises québécois ont compris que le retour sur investissement est important ; 225 sociétés sont membres de notre groupe et s’activent à mettre en place des initiatives porteuses, inspirées de la norme Entreprise en santé. Notre rêve est qu’en 2017 la majorité des entreprises au Québec soient sensibilisées à l’importance de la santé globale en milieu de travail et que le quart passe à l’action en s’inspirant des meilleures pratiques» déclare Marie- Claude Pelletier.

 

Une norme « prévention, promotion de la santé en entreprise » en France verra-t-elle le jour ?

Un groupe de travail a été constitué en France, s’inspirant de la norme québécoise, afin de mettre au point une norme AFNOR de santé en Entreprise. Laurence Breton-Kueny, DRH du Groupe AFNOR, a rappelé la méconnaissance de la normalisation et de son rôle en France. Ainsi il existe un abus de langage avec le slogan « trop de normes » pour désigner la réglementation, alors que les normes sont dans le domaine de la « soft Law ». Les normes sont d’application volontaire, peu d’entre elles sont obligatoires ou certifiables, parmi les milliers de normes publiées. AFNOR est une association ayant une mission d’intérêt général qui anime la normalisation en France, et représente la France au niveau international ISO, IEC et européen CEN-CENELEC.

L’intérêt de réaliser une norme tient à son processus identique dans tous les organismes de normalisation, à savoir élaborer un document dans le cadre d’un consensus avec l’ensemble des parties prenantes. Le chef de projet AFNOR tient le secrétariat et fait en sorte que l’ensemble des parties prenantes (entreprises, organisations, syndicats de salariés, universitaires, chercheurs, experts, ONG, associations de consommateurs) soient présentes. A la fin, il y a systématiquement une enquête publique ouverte à tous ; chaque personne peut s’exprimer sur les projets de normes directement sur le site AFNOR, même sans avoir participé aux travaux.

Sur le sujet de savoir si demain il y aura une norme française similaire à la norme québécoise « prévention, promotion de la santé en entreprise », cela dépend des parties prenantes. En 2011, l’étude de faisabilité sur le sujet auprès des parties prenantes avait été négative ; en 2013 les syndicats de salariés et patronaux ainsi que la DGT ont renouvelé leur désaccord. Mais les choses peuvent évoluer dans le temps, car la Direction Générale du Travail comme les syndicats sont à l’écoute de leurs parties prenantes. AFNOR ne fait que porter à la connaissance des parties prenantes les sujets et attend d’être saisie pour mettre en œuvre le processus normatif.